Pour chacun d'entre nous, un
match de football
évoque des sensations différentes, intimes. Jouer déclenche une floraison d’émotions d'une extrême intensité, qui perdurent à vie, inoubliables. Elles sont si nombreuses et complexes qu’il faudra leur consacrer au moins un texte entier.
Sans explorer dès maintenant cet univers du match que l’on joue soi-même, lançons ici juste quelques mots qui l’expriment -l’ont exprimé- pour moi, au modeste niveau auquel j’ai joué : longue attente du match, impatience, boule à l’estomac, les copains (plus ou moins…), le terrain vert ou brun râpé, souple à souhait, boueux ou ultra-dur et sec (c’est selon), l’ « autre » -l’adversaire mais aussi le complice indispensable-, rugueux (le ballon, les contacts), frustration, trac, éternel retour des rencontres, défaites heureuses (quel match !), victoires amères (on a été nuls), sentiments mêlés qui s’entrechoquent…
Et puis voilà, le foot, c’est fini pour ce dimanche. Dès le lendemain, on pense au prochain match qui s'annonce. Il envahit tout, fixe notre esprit, prend toute la place… Et le cycle recommence, indéfiniment.
Toutefois, aujourd'hui, c'est le regard du spectateur de grands matches que je voudrais tenter d'esquisser. Celui posé sur le prologue à ces prestigieuses rencontres de Coupe d’Europe des Clubs champions, en nocturne au Parc des Princes dans les années 60 (eh oui, j’y étais !) : comme ce Reims-Austria de Vienne 1962 (le Reims de Kopa et Batteux), ce Reims-Feyenoord 1963 ou encore, en 1970, le tournoi annuel du Barça au Nou Camp, gagné cette année-là par les Hongrois d’Ujpest (3-1 contre le Dynamo de Moscou : sublime !) éclipsant Barcelone et Schalke. J’étais en haut, tout en haut de ce vaisseau immense, et le terrain, comme les joueurs, étaient tout petits, tout là-bas.
Chaque fois, donc, le choc. Presque arrivé en haut des escaliers du stade, une rumeur sourde monte, une annonce faite au micro, qui résonne dans le béton, la foule est là mais on ne voit rien encore. Je ne vois rien, mon père non plus qui, à Paris, m’accompagne. L’ouïe est alors mon seul guide sensoriel quand, un peu essoufflé et très ému, j’arrive au sommet des marches.
Et là, c’est la vue qui prend le relais, et quel relais ! Le haut des tribunes d’abord entraperçu, les projecteurs dans les yeux… et soudain le rectangle vert, le terrain éclatant lieu à venir du grand, du très grand match. Une découverte éblouissante. L’émotion pure, la double expérience parfaite du temps et de l’espace, le cœur qui semble s’arrêter. Et puis il faut bien retomber un peu sur terre, gagner sa place billets en main, sans vraiment pouvoir quitter des yeux cet écrin qui palpite là, en contrebas. La vision du terrain de foot illuminé,ces quelques joueurs qui s’échauffent, l’ambiance du stade, tant et tant de vibrations, c’est inégalable, presque indescriptible.
Des grands moments de sport, j’en ai vécu d’autres, avec père et frère, comme les records du monde de Michel Jazy à Charléty et à Saint-Maur, et en diurne, à Colombes, le France-Springboks de rugby (0-0 !!) en 1961, et côté foot à nouveau, le France-Brésil de 1963 (2-3, trois buts de Pelé…), des France-Italie 1958 et ce France-Belgique 1956 (6-3, cinq buts de Cisowski) où j’avais sept ans ; c’était mon tout premier grand match. Et aussi les rencontres internationales d’athlétisme, comme cet extraordinaire France-Russie en 1963 (106-106 !) avec Valery Brumel au saut en hauteur.
Pourtant, le plus beau, le plus grand de tous ces événements fut un obscur match de Bundesliga de 1973, en nocturne, dans le brouillard et le froid, sur un terrain sans la moindre touche de vert. Le magnifique Borussia-Mönchengladbachjouait contre Bochum (6-0), avec Heynckes, Wimmer, Simonsen, Jensen… Et encore l’ombre de Günter Netzer, qui venait de partir au Real. Une équipe grandiose, un entraîneur de légende : Hennes Weisweiler. Des moments pour toujours….
Pourtant, esthétiquement, visuellement, seul le rectangle vert du Parcen nocturne reste gravé au fond de mon œil, dans mes nerfs, dans mes sens : un concentré de beauté et d’émotion, le prélude à l’explosion du jeu, de l’extase et même de la fureur, comme pour ce Reims-Austria (5-0) infernal, au public odieux.
Tous droits réservés | Delphacréa