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Le con et les cons



Un petit écart aujourd’hui, hors de sport et médias, avec un texte sur sexe et langage. Pour le plaisir de réfléchir et aussi pour alerter sur des expressions que nous considérons trop souvent et trop vite comme allant de soi. En l’occurrence, ce n’est pas le cas… 

Ce sujet devrait être le prochain combat féministe ! 



Le con désigne le « sexe de la femme » (comme l’indique le Petit Robert). Mais un con c’est aussi un « imbécile », un « idiot », selon le même dictionnaire. De nos jours, traiter quelqu’un de con est totalement intégré dans la langue française au point que l’origine et le sens premier du mot ont disparu de nos consciences. Il est évidemment très péjoratif dans sa version injure. Dans son sens sexuel, il ne devrait en revanche en aucun cas l’être. Et pourtant… Traiter quelqu’un, en substance, de pauvre taré du nom du sexe de la femme sans qu’une quelconque résistance à cette expression s’exprime en dit long sur la faiblesse de notre niveau de conscience. 


Entendre Léa Seydoux dans le film « France » de Bruno Dumont (2021) accumuler les jurons ne semble pas émouvoir grand monde. Cependant, les « putain », « cons » (sans compter les « fait chier !») répétés par elle et sa copine-collègue Blanche à l’envi pendant deux heures quatorze, devraient nous faire réagir. Certes la chaîne de télévision en continu pour laquelle, dans le film, travaille France de Meurs ne fait pas dans la dentelle et les reportages qu’elle réalise -quoique largement bidonnés- ne sont pas de tout repos. Mais cela justifie-t-il de sa part une telle avalanche, qui reflète un certain état de fait dans la « vraie vie », dont ce « putain », qui concerne lui aussi directement les femmes ? Bilan du film : dix-sept fois « putain », quatre fois « con », six fois « connard ». 


Même si à l’antenne -et dans notre quotidien- les femmes sont en général plus prudentes et polies que les hommes, il n’est pas rare d’en entendre, et parfois des très élégantes, qui, interviewées, parlent de connerie (mot directement affilié à con et qui signifie, disons, une « grosse bêtise », ou encore « stupidité ») voire même de « cons » ou de « pauvres cons ».



"J'étais une vraie conne"

Dans le pourtant très policé « Domicile conjugal » de François Truffaut (1970), le personnage de Claude Jade lâche : « Etre vierge à vingt ans, j’étais (…) une vraie conne !». Ou encore Françoise Dorléac dans « La peau douce », du même réalisateur : « Tu as fait une belle connerie ». Enfin, plus récemment, dans « Le plan parfait » de Pascal Chaumeil (2012), Diane Kruger n’échappe pas à « Quelle conne (je suis) ». Quant à notre vie quotidienne, ces expressions y sont bien plus banales encore. 


Aujourd’hui, beaucoup de femmes se battent pour se faire respecter et il faut clairement s’en réjouir. Mais pourquoi ces militantes si combatives ne lutteraient-elles pas aussi contre les expressions « con(s) », « connerie(s) » et « putain », par exemple en les remplaçant par « bite(s) », « couillerie(s) » et « maquereau » ? Non seulement cela nous changerait un peu mais démontrerait au passage que nous ne resterons pas ad aeternam cantonnés dans le camp du machisme à la fois inconscient et brutal. Les femmes doivent-elles injurier les hommes -ou s’auto-injurier- via le nom de leur propre sexe ?!



Se battre aussi pour le langage...

Le sens réel de ces habitudes si profondément ancrées est que notre niveau de conscience reste englué au plus bas quand il s’agit du langage. Bien des mots et expressions semblent admis une fois pour toutes. Combattre le harcèlement et les agressions sexuelles est essentiel, mais si dans le même temps nous continuons à assimiler le sexe féminin à la bêtise et aux hommes et femmes (les cons et les connes) les plus débiles, le combat ne sera jamais gagné.


C’est -également- une prise de conscience de ce que recouvre notre langage courant qui permettra aux femmes de sortir de leur statut actuel et pas seulement les thèmes chers à « me too », pertinents évidemment mais incomplets. Il va falloir gratter un peu plus loin pour aller vers une véritable révolution, dans notre langue. Femmes et hommes sont tous concernés.




Jacques Blociszewski 


PS : Alors qu'en août 2022  j’envoyai cette tribune à « Libération » (qui l’a refusée), le livre de Virginie Despentes « Cher connard » sortait en librairie. Je ne le savais pas et c’est mieux ainsi : le déluge de succès tombant sur ce livre (excellent, d’ailleurs) aurait peut-être influencé d’une façon ou d’une autre la formulation de mes idées. 


L’usage du mot « connard » dans son titre par cette remarquable autrice confirme à mon avis la parfaite inconscience, même -surtout ?- chez les gens de talent et y compris les écrivaines « féministes », du lien existant entre les injures et le sexe de la femme. Comme une façon d’accepter cet état de fait et de s’y résigner... 


Le con -le sexe- reste encore et toujours le meilleur vecteur d’insultes graves. Et c’est celui de la femme… Hasard ?





Photo : Lustysecrets


18 novembre 2024
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