Des millions de gens passionnés de sport en parlent tous les jours, qu’ils soient pratiquants, téléspectateurs ou les deux. Chaque jour sont évoqués, sur le zinc ou ailleurs, les résultats du match de la veille, la performance de tel ou tel joueur, celle de l’arbitre, les soirées sportives qui s’annoncent à la télévision, le salaire -jugé évidemment scandaleux…- des grands joueurs de foot, la corruption dans le sport, le rôle qu’y joue l’argent en général, etc. Il y a aussi les résultats que l’on a soi-même obtenus (ou son fils ou sa fille) si on est licencié de telle ou telle fédération, l’ambiance dans le club local et ses résultats, l’attente impatiente du week-end suivant… Mais quel sens a tout cela, et quel regard portons-nous (ou non) sur nos comportements ?
Une fois brièvement constatée cette importance considérable du sport dans nos vies, la question qui se pose ici et qui nous intéresse est : peut-on réfléchir à tout cela ? Le sport peut-il être l’objet d’un vrai regard, de véritables analyses, ou bien n’est-il qu’un simple divertissement sur lequel il n’y a pas lieu de s’interroger, mais juste de le vivre ? Ceci renvoie à la place du sport dans notre société, dans nos vies, dans ce que nous ressentons et au sens de cette omniprésence. Je me souviens d’un ancien collègue qui me disait en substance : « Si on commence à lire L’Equipe, on n’en sort plus ! ». J’avais été frappé par cette remarque, d’autant plus qu’à la même époque -sensiblement au début des années 2000-, j’avais entendu, lors d’un colloque, de grands anciens du journal L’Equipe aujourd’hui disparus et que j’ai eu la chance de connaître, se poser cette question passionnante : que se passerait-il si L’Equipe ne paraissait pas tous les jours, en sous-entendant l’interrogation : doit-il continuer à paraître chaque jour ?
L’Equipe n’est qu’un des angles d’approche du sujet que nous tentons ici de cerner. Mais pas le moindre... On peut aussi ajouter les séances de fitness devenues obligatoires ou presque dans l’esprit de certains, les incontournables sports d’hiver, les discussions dans les cafés après une défaite -en général de l’OM ou du PSG-, le triste cirque des paris sportifs. Tous ces aspects relèvent du sport, ou bien ont un rapport direct avec lui… Et pourtant qu’est-ce qu’ils ont réellement à voir l’un avec l’autre ? Entre la soirée pizza-foot avec des potes devant la télé, un match en vrai vu au stade, un combat d’escrime qu’on livre soi-même, qu’y a-t-il de commun ? Le corps, certes, mais en pleine forme à la barre fixe ou avachi sur son sofa devant la Coupe du monde ?
Les innombrables différences entre toutes ces expressions du sport exigent une quête approfondie, et sans doute suffit-il, au moins dans un premier temps, de les énumérer plutôt que de chercher à tout prix ce qui les relie et ce qui les distingue, à faire des catégories. Ceux qui veulent en savoir plus liront utilement les livres du regretté Paul Yonnet, que j’ai lui aussi eu la chance de connaître, et qui sont très éclairants (en particulier : Huit leçons sur le sport, Gallimard 2004).
Toutefois, aujourd’hui, en 2021, ce qui m’intrigue est : peut-on intellectuellement approcher le sport sans le dénaturer ? Peut-on y réfléchir pour de bon sans lui ôter sa saveur, par exemple consacrer deux livres à l’arbitrage vidéo en football en faisant avancer le débat et en intéressant des lecteurs ? En somme, face au sport, faut-il se résoudre à être bête et terriblement bavard ? Ou bien, malgré toutes ses spécificités, le sport fait-il partie de notre société en tant qu’objet d’étude et surtout d’étude critique ?
L’analyse du sport s’est énormément développée ces dernières décennies et nous disposons maintenant de très nombreux ouvrages, de recherches, de mémoires sur ses divers aspects. Citons par exemple ceux de Georges Vigarello, Paul Yonnet, Christian Bromberger, Patrick Mignon, celui -fondateur- de Norbert Elias et Eric Dunning (« Sport et civilisation, la violence maîtrisée », de 1986, puis Fayard 1994). Enfin, côté marxiste-léniniste, les publications de Jean-Marie Brohm et Marc Perelman, à la constance aussi méritoire qu’à mon avis stérile.
Plus précisément, en ce qui me concerne : faut-il analyser le dispositif sportif télévisuel ou bien lui laisser son mystère, au risque d’être irrémédiablement manipulé par les médias et les émotions qu’ils fabriquent ? (Cf. notre récent article sur l’éventuel plaisir perdu à analyser la réalisation télévisuelle d’un match de foot)
Les travaux sur le sport se sont donc multipliés mais des manques flagrants demeurent et la dimension critique fait bien trop souvent défaut. Ainsi, alors que l’arbitrage vidéo au foot, devenu VAR, a occupé des années durant les antennes et les pages, j’ai été le premier en France à publier des livres sur le sujet, en 2007 puis 2019 et c’est seulement cette année (2021) qu’un autre ouvrage est paru -très bien fait- celui de Ludovic Ténèze « VAR ? Le miroir aux alouettes », aux Editions du Panthéon. Chez les universitaires, Ténèze est ainsi l’exception (bienvenue !) qui confirme la règle. En Allemagne, à ma connaissance, il n’existe à ce jour même pas un seul livre sur le sujet.
Quelles sont les raisons à cet angle mort, à ce silence sur un marronnier rabâché jusqu’à l’écoeurement par les médias depuis des années ?
- D’abord, à mon avis, publier dans le domaine des règles du football peut paraître trop risqué ou trop spécialisé : qui va éditer cela, qui va le lire ? Il y a donc une différence évidente entre bavarder sur un sujet « à la journée longue », diraient les Québécois, et voir le même sujet traité dans un livre, avec sérieux mais tout en restant lisible et attractif. La VAR reste réduite à son statut d’objet de bavardage massif, et ne va pas au-delà. Pourtant, que d’enseignements à en tirer sur le rôle de l’image, celui des médias, et sur notre époque en général !
- Deuxième raison : le pouvoir de la télévision est si écrasant dans notre pays que ceux qui s’y attaquent -au sujet comme à la télévision elle-même- sont mis au ban de 90 % des médias. Cela n’encourage guère à le faire, certes, mais les universitaires et les journalistes de l’audiovisuel devraient-ils s’arrêter à ce genre de considérations ? Or ils abandonnent cette tâche à d’autres, plus libres, plus indépendants, plus « citoyens ». Moins peureux, moins débordés de travail ?
Nous arrêtons ici cette réflexion pour aujourd’hui. Notre espoir et que les différents billets qui se succèdent sur ce site permettent peu à peu la construction d’une approche critique du sport et des médias qui soit à la fois pertinente, hardie et, autant qu’il est possible, objective.
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